Benedicte Henderick

Le voyage de Lætitia B. au bout du non-dit

Dominique Legrand

Ultime volet du triptyque : Bénédicte Henderick conclut sa réflexion sur le sens et la fragilité de la vie. Superbe et implacable.

Bénédicte Henderick. Offside but Alive. (Autopsy, final shot)

Il y a ce blanc clinique que vient crever une tache rouge, obsessionnelle comme cette mare de sang où dérive une maison, l’un des tout derniers dessins au scalpel que présente l’artiste bruxelloise Bénédicte Henderick à la galerie Triangle Bleu. Libérée, souriante, avide de retrouver la flânerie de la vie, – portant malgré tout autour du cou l’inéluctable fin lacet rouge –, l’artiste née à Tournai en 1967 est aussi restauratrice de tableaux anciens. Elle évoque ses années de joueuse de hockey en équipe nationale, sa passion pour le tennis, la céramique. Mais elle porte toujours en elle l’image d’un tableau anonyme du XVIe conservé aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique : front bombé, regard d’où l’enfance s’est subitement évanouie, une fillette tient un oiseau mort dans ses mains posées en berceau sur ses genoux…

Toujours aussi secrète sur le fondement de son travail, elle referme à Stavelot le troisième épisode du voyage au bout du non-dit. Offside but Alive est le fulgurant et ultime volet d’un travail initié en 2005 au Triangle Bleu sous l’intitulé Laetitia B : autopsie. Suivit un second épisode plus ostentatoire à l’Iselp, à Bruxelles, en 2006. Bénédicte Henderick n’a pas lâché le morceau, cette profonde et subtile réflexion sur le sens de la vie, ses fragilités, ses blessures qui alimentent l’amour mais aussi la mort. L’enfance, ses fantasmes et traumatismes dont elle nous livre quelques indices bien plus terrifiants parce que muets ou indicibles, irriguent ce travail peuplé de réminiscences de scènes primitives, reconstitutions de lieux, projections d’obsessions.

En réseaux multiples, proche du surréalisme dans ses derniers épanchements, le dessin suggère une émotion, une douleur, la puissance du désir, une narration où le corps d’un enfant rencontre celui d’un oiseau, d’un loup, d’un homme, avant de s’envoler. Tracées au cordeau de la troisième dimension, les sculptures émergent comme une concrétisation et une épure mûrement construites : bureau d’où émerge un arbrisseau, table-cage recouverte d’un tissu rouge percé du treillis noir de la burqa, maison de poupée peuplée d’étranges accouplements, le signe est implacable, resserrant chaque fois le regard sur le sens, le fil rouge de la reconstruction du sens.

Dans une tension maximale et paroxystique, sculptures et dessins à fleur d’âme lancent leurs cris écartelés dans la chair et la mémoire. Pas plus qu’hier, on n’échappe aujourd’hui à cet art proche de l’intolérable sublime quand la vie, l’amour, la mort mènent combat. L’œuvre de Bénédicte Henderick s’apprivoise lentement. Comme la douleur du « partir » que l’on sait maximale à tout instant, même apprivoisée.

Au revoir Laetitia B…

Le Soir, mercredi 21 octobre 2009

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