Benedicte Henderick

Inquiétante étrangeté

Sandra Caltagirone

Le dossier d’autopsie de Laetitia B. semblait clôturé, mais Bénédicte Henderick n’avait pas fini de fouiller minutieusement les tréfonds de l’âme et les tourments du corps de cette enfant anonyme et sans visage. Ainsi, Laetitia nous revient‐elle, hors‐jeu mais toujours vivante, en un troisième et dernier volet. Un parcours physique et psychique intense, en résonnance avec l’espace du Triangle Bleu et avec les oeuvres de Marie Rosen, présentées en une petite pièce intimiste. Faussement naïfs, ses tableautins évoquent à leur manière les tourments enfuis.

Il est des oeuvres vives et obsessives qui semblent s’imposer à l’artiste en dehors de sa volonté, à l’instar du cas Laetitia B., alter ego fictif de Bénédicte H., au coeur d’un cheminement de la plasticienne depuis plusieurs années en une exploration sensible de l’être pour en atteindre les fibres les plus intimes. Une oeuvre puissante et remuante dont la distanciation pudique permet d’esquiver le piège du pathos. Des structures rigides et épurées suggèrent des fragments d’habitat ou des pièces de mobilier. Leur nature familière disparaît sous la blancheur plâtreuse qui les transforme en simulacres pétrifiés dont la froideur inerte contraste avec la charge émotionnelle du rouge écarlate des vêtements qui disent le corps, l’absence, la filiation... Pour le dernier volet de son triptyque autopiste, la plasticienne déploie un parcours cathartique initié dans la maison d’enfance de Laetitia, visible en modèle réduit. Reflet des paysages intérieurs de son être et théâtre quotidien du psychodrame familial, elle est le lieu originel de traumas à exorciser. Désormais inhabitée, elle n’est plus qu’une enveloppe vide, aux murs inertes, hormis le grenier où se trame une scène violente, un acte non consenti, une mort mentale. Une grande structure tridimensionnelle reconstitue une chambre et dessine les contours de l’intime, de la vie émotionnelle, du sensible. Surmonté d’une antenne parabolique, cet espace vide est une caisse de résonance active, un déclencheur d’expériences sensorielles, un réceptacle à projections. C’est sans doute la chambre parentale, zone interdite où se joue la scène primitive. Hors‐cadre, un guéridon aux courbes féminines couvert d’une nappe/jupe/burqa évoque tout à la fois le giron maternel, la soumission et la cachette d’où l’on peut voir sans être vu car, pour percer l’opacité du monde des adultes, Laetitia extirpe les informations qui lui sont refusées par le trou de la serrure. Laetitia est‐elle réellement hors‐jeu ? Assurément, elle affectionne le hors‐champs, le non‐dit, ce qui se dissimule dans les pointillés. Moins pudiques car davantage pulsionnels, les dessins aux traits incisifs ouvrent les corps et les feuillettent dans leurs moindres recoins pour dresser une cartographie intérieure d’une fabuleuse précision. Désarticulé ou démultiplié, le corps devient le lieu de manipulations et de métamorphoses inouïes, semblables à celles opérées par Hans Bellmer sur sa Poupée. De ces oripeaux de l’enfance sortis de l’ombre en un cri silencieux, sur un fil tendu entre l’animé et l’inanimé, émane une inquiétante étrangeté, telle que définie par Freud. Jusqu’alors verrouillé dans les méandres de l’inconscient, cet univers trouble et secret revient frapper à la porte et agit comme un puissant révélateur d’affects.

Corps et intimité, climat familier et objets quotidiens transposés agissent également au coeur de l’oeuvre de Marie Rosen (°1984 – Vit et travaille à Bruxelles). On imagine d’ailleurs sans peine ses petites peintures oniriques accrochées aux murs de la chambre de Laetitia.

Après s’être essayée à l’exploration du féminin en des objets et installations qu’elle estimait trop consensuels, l’artiste a trouvé en la peinture à l’huile le médium approprié à son propos. Une technique exigeante qu’elle appréhende dans les règles de l’art, depuis la préparation des supports jusqu’au mélange des couleurs. De petit format, les oeuvres sont réalisées sur panneaux de bois aux angles arrondis. L’influence des Primitifs flamands est prégnante dans la minutie du traitement pictural, l’immédiateté visuelle du monde physique, la gracilité des corps représentés, la luminosité et les effets de transparence.

Référées à la quotidienneté et formulées dans un langage teinté d’une certaine naïveté, ces oeuvres trahissent aussi le goût de Marie Rosen pour l’art modeste ou l’art populaire, des exvoto aux folk paintings des Primitifs américains de la fin du XVIIIème siècle. Elle relèvent d’une même appréhension de la quotidienneté, en des compositions et des environnements qui confèrent une âme aux éléments les plus ordinaires. Des représentations non élitistes, intelligibles par tous et génératrices d’impression sensorielles et d’affects poétiques. A la fois empreints d’humilité et de préciosité, ces tableautins se distinguent toutefois des influences dont ils se nourrissent, en ce que toute volonté interprétative achoppe à leurs faux airs de lisibilité immédiate. Au‐delà de la narration ou de l’illustration, ces images sont des énigmes sourdes et muettes. Bribes d’intimité, résurgences de souvenirs ou de traumas refoulés, elles se livrent avec pudeur et leur mystère frappe l’imaginaire. Comme chez Laetitia, l’intérieur de la maison devient le lieu d’extériorisation de l’inconscient. Décontextualisés et transposés en une temporalité figée, les éléments familiers acquièrent un caractère trouble et indéterminé. Parfois, la surface picturale s’évanouit sous l’action d’un ponçage pulsionnel révélateur de repentirs, d’images enfuies, de sens secrets. Dans un jeu de cache‐cache, l’image semble hésiter entre apparition fantomatique et disparition, révélation et dissimulation, réel et surréel. Bien moins antinomiques qu’il n’y paraît, les oeuvres introspectives et anagrammatiques de Bénédicte Henderick et de Marie Rosen composent des paysages psychiques générateurs d’une charge émotionnelle étrangement inquiétante.

L’Art Même, #39

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